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L'école de danse de Québec

Qui êtes-vous dans une situation de résistance ? C'est la question que pose Manuel Roque

13 mars 2020

Pour leur spectacle de fin d’études, les Finissants du programme de Formation supérieure en danse contemporaine avaient déjà bien amorcé le travail avec les chorégraphes Josiane Bernier et Tentacle Tribe. Il restait Manuel Roque à rencontrer, pour la troisième création chorégraphique. On les avait préparés, on les avait bien prévenus : « soyez en forme, ça va sauter ».



C’est après 10 jours de travail intense que L’EDQ a rencontré le chorégraphe et interprète de Bang bang, pièce solo à travers laquelle l’artiste explorait le saut sous toutes ses formes dans une sorte d’exaltation de l’épreuve, une ode (ou est-ce une dénonciation ?) de la performance, de la résistance.

Après 10 jours de travail, ça se passe comment avec les Finissants ? 

Tellement bien ! Ça a pris si peu de temps pour se comprendre, en 2h c’était fait, d’un côté comme de l’autre. J’attendais un groupe comme ça, capable d’emmagasiner beaucoup de matériel, qui ait le désir et la drive pour plonger de façon pas juste polie et exécutante, mais entièrement, comme individu aussi. 

On rit tout le temps, on se niaise les uns les autres. L’ambiance est très décontractée. C’est salutaire d’ailleurs pour aborder un travail qui est si exigeant physiquement (dans la pièce, ils vont sauter pendant 25 minutes !). Même pour leur cerveau, ça n’arrête pas, c’est bourré de comptes en 6, en 3, en 2, en 4. Alors on plonge à fond, on rit, on désamorce, on replonge à fond. C’est génial. Je suis plus que content. Il y a des rencontres qui se passent, d’autres qui ne se passent pas. Là, on parle d’une rencontre qui est vraiment forte.

Parlons-en de ce travail si particulier : qu’est-ce qui te fascine avec le saut ?  

En ce moment, je me questionne sur la manière de travailler en alliant les idées de rigueur et de plaisir. Quand il y a trop de rigueur, on devient complètement sclérosé, enfermé. Et puis s’il y a juste du plaisir, il y a quelque chose qui ne se construit pas. Je m’interroge donc sur la manière de les faire se répondre. Comment faire preuve d’une rigueur démesurée, mais dans le plaisir et l’extase. Il y a là-dedans quelque chose de paradoxal qui m’intéresse. 

C’est très dur de trouver le ton juste : le dépassement de soi est à la mode. Au départ, je voulais dénoncer cet aspect. Jusqu’où on se rend ? Même dans les écoles, on le voit, le niveau est élevé, les étudiants de première année sont toujours meilleurs. La glorification de l’effort et de la performance, j’en ai jusque-là. Mais il reste qu’il y a quelque chose au niveau de l’extase, de la transe, du corps qui exulte qui demeure pour moi encore très stimulant. J’essaie de trouver le juste ton, pour que ce ne soit pas abruti et gratuit, mais pour qu’il y ait un plaisir fin et singulier qui appartienne à chacun des interprètes. 

Ceci dit, je pense que je vais rouler dans mes prochains shows, histoire de désamorcer la cage du : « lui il saute » !

La pièce est un unisson, mais on sent surtout qu’à travers ce groupe de huit qui saute, c’est l’individu qui émerge, c’est une idée importante pour toi ? 

Dans le travail avec eux, ce n'est pas une histoire de clan, même si c’est un unisson, c’est plutôt l’histoire de plusieurs personnes avec une singularité, qui se réunissent pour accomplir quelque chose ensemble. Quand je crée pour cette génération-là, qui en a lourd sur les épaules sur le plan environnemental et géo-politique, ça m’appelle et me stimule énormément, ça rallume en moi cette soif d’engament. Un engagement que je veux voir chez chacun. Chacun doit s’approprier la pièce et trouver sa propre manière d’être à travers la résistance. Pour moi, cet aspect est important, c’est carrément politique. 

Qu’en est-il de la préparation mentale pour une telle performance, un tel effort ?

Ils sont très autonomes dans la manière d’apprendre et de se préparer. J’ai vite compris qu'il n'y avait pas une seule méthode pour les préparer. Ils abordent eux-mêmes la chose et le font tous à leur propre manière. C’est une grande découverte pour moi. Je suis surpris de voir qu’ils arrivent aussi tôt dans le processus avec une aussi grande capacité à danser cette pièce. Je pense qu’il y a une excellente préparation de l’École, de Kim, qui est chargée de l’entraînement et de la santé des blessures. Il y a quelque chose qui a été mis en place avant mon arrivée et qui est diablement efficace. C’est super parce que ça prévient les blessures, mais aussi ça les prépare mentalement. La notion de consentement est là. J’ai pas eu à les convaincre. Le défi mental n’est pas si grand parce qu’ils sont prêts et qu’ils en veulent.

Qu’est-ce qui te plaît dans l’enseignement ?

Avec ma compagnie, je résiste à l’idée de grossir, mes moyens sont limités, je fais surtout des solos et des duos. Le fait d’avoir un groupe de 8, c’est un autre mode de pensée, et de réfléchir la création. C'est un tout autre terrain de jeux. J’apprends plein de choses. 

Je suis toujours un peu nerveux à l‘idée d’enseigner : qui suis-je pour transmettre ? Qu’est-ce que j’ai à passer ? Je n’ai pas beaucoup d’expérience dans ce rôle : de me retirer de l’interprétation pour diriger. Je ne suis pas rendu là dans ma vie, je préfère observer et apprendre. C’est à la manière d'un partage que j’envisage l’enseignement : qu’est-ce qui m’intéresse ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Et on voit ensemble comment ça résonne chez chacun en tant qu’élève, interprète, humain… 

Si tu avais une chose à leur transmettre, ce serait laquelle ?

Les notions de singularité et de résistance : qui êtes-vous dans une situation de résistance, qu’est-ce que ça déclenche en vous ? Je transmets plus de questions, d’interogations que des réponses. Puis je leur dis d’y répondre  avec leur corps, à travers la performance.

Comment vois-tu l’interprète aujourd’hui ?

Il y a encore une idée de hiérarchie très forte en danse : le chorégraphe tout puissant et l’interprète bon soldat. Ça commence à bouger un peu. Et moi je fais le chemin inverse. Je suis stimulé par l’idée d’envisager l’interprète comme créateur. C’est ainsi que j’envisage de continuer en tant que chorégraphe. 

Par exemple, dans la pièce, ils ont développé un système d’écoute tellement efficace qu’on travaille plus à établir des stratégies, des règles de travail, qu’à fixer et figer les choses. Ils ont l’indépendance de s’adapter en fonction de ce qui arrive. C’est stimulant parce que ce ne sera jamais la même pièce. Et ce n’est plus à propos de moi et de mon contrôle sur la chorégraphie, mais c’est à propos d’eux, comment ils forment la matière. 

 

L’EDQ tient à remercier chaleureusement Manuel Roque pour son engagement auprès des  étudiants-danseurs et pour la générosité de ses propos.

La pièce de Manuel sera présentée dans le cadre du spectacle de fin d'études des Finissants de la Formation supérieure en danse contemporaine, les 16 et 17 mai 2020.

 

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Manuel Roque

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